Analyse socratique : comment ça marche ?

Vous avez certainement entendu parler de Socrate, ce personnage facétieux que Platon met en scène dans ses dialogues. Prenons un exemple de discours de Socrate, issu du Ménon :

Ménon : « As-tu le moyen de me dire, Socrate, si l’enseignement est requis pour l’excellence […] ? » Socrate : « […] je me fais un reproche de ne rien savoir sur l’excellence – mais rien du tout. »

Il est étonnant de voir Socrate prétendre qu’il ne sait rien. C’est pourtant par ses questions que la solution du débat est découverte. Comment un homme qui ne sait rien pourrait-il guider un débat ? Certains parlent de l’ironie socratique, mettant en avant l’idée que Socrate sais déjà où il veut aboutir, et ne fait que prétendre qu’il ne sait pas. Sa technique de discours, la maïeutique (l’art d’accoucher), viserait à faire accoucher l’esprit de son interlocuteur, son ignorance serait une feinte, un artifice habile. Il est difficile de vérifier ce point de vue : quoi qu’il en soit, les dialogues de Platon restent des livres, et personne ne peut prétendre savoir ce qui se passait dans la tête de Socrate.

Que se passerait-il si nous utilisions cette approche dans la réalité ? Comment réagit-on lorsque nous sommes confrontés à un questionnement socratique ? L’analyse socratique s’est imposée comme un outil particulièrement prisé des coachs et des psychothérapeutes. Mais comment fonctionne cet outil ? Est-ce juste un mot-valise qui ne représente rien ? Est-il fiable et simple d’usage  ? Le travail du thérapeute est-il d’adopter une posture manipulatrice, et d’utiliser une méthode de questionnements pour faire semblant de ne pas savoir ? Nous allons voir que ce n’est pas une très bonne idée.

C’était un après-midi comme tant d’autres, et un groupe de chercheurs de mon institution se réunissait pour un séminaire. Lisa, une jeune chercheuse, présentait au plusieurs mois de travail devant ce comité de pairs, dont j’étais membre. Il s’agit d’un exercice qui peut s’avérer éprouvant, car ces séminaires se transforment parfois en véritables tribunaux. J’ai pu ce jour-là être le témoin  d’une scène qui va nourrir notre réflexion. Lisa, dans ses recherches, a fait un choix entre deux solutions (nous allons les appeler A et B) sans prendre le temps de vérifier que son choix était le meilleur possible. Deux chercheurs, Albert puis ensuite Jean, vont tour à tour aborder ce même point avec elle, avec des résultats fort différents. Observons leurs discussions :

confrontation directe questionnement de type socratique
Albert parles sur un ton de reproche, avec autorité et fermeté. Il est assis dans une posture rigide. Jean intervient après Albert, il parles sur un ton rassurant et chaleureux. Sa posture est décontractée et accueillante.
Albert : tes résultats se basent sur la solution A. Pourtant la solution B est certainement meilleure.Lisa : La solution B n’est pas pertinente dans le cas présent.Albert : Ce n’est pas si simple, tu aurais dû vérifier.Lisa (sur la défensive) : je n’ai pas le temps de tout vérifier.

Albert : c’est dommage, sans les résultats de la solution B ton étude n’a aucune valeur ! Lisa se lance dans une démonstration théorique sur les défauts de la solution B

Jean : tu as préféré la solution A. Si tu appliquais la solution B, quelle serait la conséquence ?Lisa : ça ne marcherait pas. (Lisa marque un temps d’arrêt) Enfin… Je crois.Jean : tu as l’intuition que ça ne marcherait pas. Pourrais-tu vérifier intuition ?Lisa : c’est une piste intéressante, cela va prendre du temps mais je vais vérifier.

A première vue, le style de dialogue de Jean semble plus efficace, et effectivement conduit Lisa à avancer. Les éléments de dialogue sont basés sur des questionnements ouverts, par opposition avec le dialogue d’Albert compilant des énoncés autoritaires. Jean fait aussi preuve d’une autre qualité dans ce dialogue : une sorte de présence à l’autre.

Prenons un second exemple pour illustrer ce propos. Il fait beau ce jour-là, et je discutais avec un ami en marchant dans les rues d’une petite ville du sud de la France. Pendant une bonne heure, je guidais un débat philosophique plein de rebondissements, posant question sur question, remettant en doutes les opinions de mon ami… Pour finir le dialogue sur un blanc : je n’ai plus de questions à poser, et le problème n’est pas résolu. Le point de vue de mon ami n’a pas évolué. Pourtant j’avais bien suivi une méthode de questionnement. Mais alors, pourquoi ai-je échoué ce jour-là ? Demandant à mon ami, celui-ci lui me répond : « si tu veux me convaincre, il faudra d’abord que tu comprennes que convaincre signifie étymologiquement vaincre ensemble. Nous n’avons pas eu un dialogue, parce que tu n’exprimais pas ton opinion ». Voilà une réplique qui remettrait en cause bien des psychothérapeutes, abrités derrière leurs techniques et leurs formations, et qui refusent de s’impliquer avec leurs patients. Le questionnement socratique est donc inefficace si l’intervenant n’est pas présent à l’autre, et se cache derrière un procédé de questionnement technique et artificiel. Certains patients expérimentant le questionnement socratique en psychothérapie le vivent d’ailleurs comme intrusif et aggressif, ce qui conduit le dialogue vers un échec inéluctable.

La présence à l’autre peut passer par des intonations, la présence corporelle, la chaleur de la voix, le regard, etc. Prenons un exemple typique. Ce jour-là, un patient atteint d’une forme grave de schizophrénie était accueilli dans une unité psychiatrique où j’effectuais un stage. Il n’avait prononcé aucun son en presque 4 ans. Nous sommes plusieurs dans la salle avec lui. Il est immobile, ne bouge pas, ne dit rien, le regard vide. Un psychiatre s’avance vers lui et lui prends les mains. Il porte alors au patient un regard accueillant, et lui parle calmement, lui demandant s’il sait pourquoi il est ici. Progressivement, le patient s’anime et semble revenir à lui, et finit par parler. Ce n’est pas ici un le contenu verbal du dialogue qui a touché le patient et l’a fait sortir de son mutisme, mais bien une qualité de présence.

Pour mieux définir cette présence à l’autre, parlons d’une expérience simple à mener, et que le lecteur a d’ailleurs probablement déjà vécu. Il suffit de discuter avec un enfant de 3 à 6 ans, et d’essayer de répondre à ses questions. Débute alors le jeu du pourquoi, avec lequel de nombreux enfants testent les limites de leurs parents. Répondre à un déluge de pourquoi n’a rien de stimulant. Pourtant, effectivement les enfants savent parfois poser les bonnes questions, et remettre en cause les adultes qui savent les écouter. S’exposer à des questions peut donc être tour à tour stimulant ou irritant. On peut donc dire qu’un bon questionnement socratique serait celui qui maximise la stimulation, tout en minimisant l’irritation. Si l’on reprend l’exemple des enfants, on peut facilement différencier d’une part l’enfant qui joue avec vos nerfs de celui qui cherche à comprendre :

L’enfant qui joue avec les nerfs L’enfant qui cherche à comprendre
intellectuellement Indifférence aux réponses Cherche à bien comprendre
émotionnellement Espièglerie Candeur, curiosité
verbalement Questions creuses Questions d’approfondissement ou de synthèse
non-verbalement Alternance de provocations et de fuites Recherche du contact, Maintien du dialogue

On pourrait donc dire qu’un bon dialogue socratique devrait être mené en suivant le modèle d’un enfant qui cherche à comprendre. Les acteurs sont bien familiers avec le fait d’assumer un rôle, et de devenir un nouveau personnage. Pour bien jouer son personnage, l’acteur ne se contente pas de faire semblant, il doit incarner son rôle, se mettre dans la peau du personnage. L’intervenant effectue donc un jeu d’acteur, adoptant le « rôle de Socrate », un adulte à la curiosité enfantine. Bien évidemment cette vision des choses est réductrice. Dans le cadre d’une psychothérapie par exemple, les points abordés sont souvent douloureux pour le patient, et le comportement d’un enfant ne permettrait pas de rassurer et réconforter le patient. Il n’est pas forcément simple de maintenir un questionnement socratique face à un patient en difficulté. L’écoute empathique de l’intervenant est alors une ressource nécessaire, sans laquelle le dialogue se romprait. Dans un questionnement socratique, l’intervenant est dans la position inconfortable et paradoxale de devoir jouer alternativement le rôle de Socrate (qui questionne), et celui du thérapeute (qui rassure et étaye). Il doit prendre tour à tour le masque de Socrate et celui du thérapeute – tout comme un shaman portant un masque change de personnalité. De plus il ne doit pas perdre pied face aux émotions ou aux pensées perturbantes que le sujet pourrait susciter.

En résumé, ce qui fonde le questionnement socratique est avant tout une forme d’ascèse cognitivo-émotionnelle combinant l’incarnation d’un rôle, et la capacité à maintenir une relation authentique avec une personne en souffrance sans perdre pied. Sans nier l’intérêt de les étudier et de les comprendre, les procédés grammaticaux et lexicaux des questions posées restent secondaires par rapport au savoir-faire requis pour être présent à l’autre. La partie verbale du questionnement n’est que la forme du dialogue, qui devrait découler naturellement de la posture de Socrate. Faites l’essai, mettez-vous dans le rôle de Socrate, redevenez un enfant curieux, et spontanément vous aurez envie de questionner. Inversement, si vous vous sentez indifférent vis-à-vis de votre interlocuteur et vous mettez à distance, vos questions (quel que soit leur qualité grammaticale) ne feront que les énerver ou les blesser. Il est par conséquent fort dommage que l’aspect grammatical du dialogue soit le principal objet des études sur cette méthode, occultant les difficultés inhérentes au rôle endossé par l’intervenant.

 Note : par souci de confidentialité, les prénoms ont été modifiés dans ce texte.


POUR ALLER PLUS LOIN

L’analyse socratique repose sur plusieurs facteurs, que nous allons détailler ci-dessous : les mécanismes de raisonnement, les modes de raisonnements inductifs et déductifs, et les procédés du questionnement. Puis on présentera un modèle simplifié du discours dans le cadre du dialogue socratique.

  • Les mécanismes de raisonnement

On pourrait à tort penser que les individus raisonnent en démêlant le vrai du faux de façon exhaustive. En effet, nous avons parfois l’impression, lorsque nous réfléchissons, d’arriver à « faire le tour du problème ». En réalité, l’être humain fait généralement plutôt le tour de ses représentations du problème. Dans la plupart des cas, nous ne raisonnons pas sur des « vérités », mais sur des modèles mentaux (Goodwin & Johnson-Laird, 2011). On peut en effet distinguer deux modes de raisonnement (Verschueren et al., 2005 ; Kahneman, 2012 ; Evans, 2012 ; Johnson-Laird et al., 2015) : un mode de raisonnement synthétique, qui s’appuie sur des modèles mentaux du réel ; et un mode de pensée analytique, qui explore toutes les solutions. Rappelons que le questionnement socratique s’applique à des sujets qui sont aux prises avec des convictions erronés. Ce qui signifie que ce raisonnement part de prémisses biaisées.  Le mode de raisonnement synthétique, plus rapide, est aussi celui qui mène aux erreurs de jugement (Kahneman, 2012). C’est donc le mode de raisonnement exhaustif qui permettrait de sortir des heuristiques simplificatrices.

Les modèles synthétiques sont un mal nécessaire : ils sont inhérents aux limites de la mémoire de travail. La première heuristique employée pour construire ces modèles mentaux consiste à synthétiser le problème en le réduisant à une forme abstraite, plus facile à maintenir en mémoire de travail. Les modèles simplifiés découlent naturellement de la structure de la mémoire à long terme, qui se construit par abstractions. Ils sont effectivement plus simples à manipuler, mais mènent à des erreurs systématiques de raisonnement et de fausses prédictions (Kahneman, 2012). En particulier, l’enfermement dans un schéma cognitif est un mode de pensée heuristique : en effet, le schéma pathogène est une simplification utile pour le sujet en terme de mémoire de travail, car moins coûteuse à utiliser qu’un mode de pensée exhaustif. Une autre heuristique classique est le principe de vérité, qui consiste à éliminer du raisonnement les variables fausses. En effet,  on peut voir les variables fausses comme complémentaires de variables vraies, et donc redondantes (Goodwin & Johnson-Laird, 2011). Ces variables fausses sont donc ignorées dans le raisonnement, ce qui limite la charge cognitive du sujet, mais peut facilement mener à des inférences fausses (comme par exemple la confusion des règles d’implication et d’équivalence).

Un sujet peut sortir du modèle synthétique (Johnson-Laird et al., 2015), ce qui lui permet de basculer vers un mode de raisonnement analytique. Ce mode de pensée, plus exhaustif, est cependant plus coûteux à mettre en œuvre. Il nécessite de la concentration, et échoue si la mémoire de travail est saturée (Goodwin & Johnson-Laird, 2011). Dans le cadre d’un questionnement socratique, l’objectif est de provoquer une restructuration des schémas du sujets pour adopter de nouvelles stratégies. Ce processus est effrayant en soit pour le sujet (Newman, 2002), et déclenche spontanément les résistances du sujet. Biologiquement, la construction de nouvelles stratégies implique particulièrement le cortex préfrontal (Donoso et al., 2014). Or, il se trouve que les émotions négatives provoque une suractivation de l’amygdale, qui vient perturber le cortex préfrontal et déstabiliser la mémoire de travail (Vuilleumier et al., 2001 ; Dolan & Vuilleumier 2003 ; Gläscher & Adolphs, 2003 ; Osaka et al., 2013). Autrement dit, si l’intervenant n’étaye pas suffisamment le processus de raisonnement analytique, le sujet éprouvera des difficultés sérieuses à suivre un processus d’analyse socratique.

  • Le raisonnement inductif ou déductif

Le dialogue socratique implique à la fois des mécanismes de raisonnement déductifs et inductifs. Dans le raisonnement inductif, on part de faits pour tirer une idée générale. A contrario, dans le raisonnement déductif, on part d’une idée générale pour en tirer une conséquence particulière. Ces deux modes de raisonnement son gérés différemment par le cerveau (Goel, 1997) :

– Le raisonnement déductif est basé sur un système de règles. Ce type de raisonnement exploite principalement les propriétés linguistiques des représentations mentales, comme on peut l’observer en imagerie cérébrale (voir par exemple Goel, et al., 1998). – Le raisonnement inductif, plus complexe, implique le gyrus frontal supérieur gauche. Ce gyrus est impliqué dans la conscience de soi (Goldberg, et al., 2006) et dans l’humour (Fried, I. 1998). Dans le cas de raisonnement inductif à consonance émotionnelle, le cortex préfrontal dorso-médian est plus spécifiquement mobilisé (Eldaief et al., 2012) – région qui est en particulier fortement impliquée dans la cognition sociale (Beer & Ochsner, 2006). Puisque le raisonnement inductif du sujet est l’un des éléments clef de l’analyse socratique, on peut s’interroger sur les paramètres favorisant son apparition et son maintient. Le premier est la congruence compétence-difficulté : si le sujet est exposé à une tâche dépassant ses compétence sa capacité de raisonnement déductif sera impactée (Schiefele & Raabe, 2011). Le deuxième paramètre, connu depuis longtemps, est l’anxiété – émotion qui perturbe lourdement les capacités de raisonnement inductif (Welch & Diethelm 1950). Par conséquent un sujet aux prises avec des difficultés ou ressentant de l’anxiété aura besoin d’un étayage pour maintenir sa capacité de raisonnement inductif.

En outre, le fait de basculer entre les modes de raisonnement inductif et déductif est une tâche de flexibilité cognitive, qui impliquent le cortex orbito-frontal (Logue et Gould, 2013). Or, cette fonction cognitive est fortement perturbée dans de nombreuses pathologies : par exemples le stress post-traumatique ou la dépression (Bangasser et Kawasumi 2015). Une personne souffrant de ces pathologies éprouveront des difficultés face à cette tâche, et auront donc besoin de soutien. Par ailleurs, les émotions positives facilitent significativement la flexibilité cognitive, comme plusieurs études l’ont démontré (voir pour revue Sims et al. 2013). En outre, il est démontré que les conflits interpersonnels diminuent significativement les capacités de flexibilité cognitive (Carnevale & Probst, 1998). Par conséquent le fait d’entrer en conflit avec le sujet (par exemple en ne protégeant pas suffisamment l’alliance thérapeutique) est à éviter à tout prix car cela altérerait sa flexibilité cognitive, et donc favoriserait l’émergence de résistances. De même, rassurer le sujet et faciliter l’émergence d’émotions positives va favoriser la mise en place d’une analyse socratique.

  • Procédés du questionnement socratique

Le questionnement socratique est plus approprié en tête à tête : jusqu’à 45.4% des sujets participant à un questionnement en groupe se sentent humiliés et ressentent les questionnements comme des critiques (Paraskevas & Wickens 2003). Le questionnement procède en une succession d’étapes clef (Lam 2011):

1) Demander l’opinion : qu’en pensez-vous ?

2) Clarifier l’opinion : qu’est que ce que vous venez de dire signifie pour vous ?

3) Questionner l’affirmation. Une croyance ou une affirmation peut être questionnée de quatre façons différentes (Elder & Paul, 2007 ; Hofmann & Asmundson, 2007) :

– Son origine (comment en êtes-vous venu à penser… ?)

– Ses conséquences (quel est la conséquence si vous appliquez ce que vous affirmez ?)

– En confrontation avec des objections (comment répondriez-vous à quelqu’un affirmant… ?)

– En questionnant les présupposés (comment savez-vous que… ?)

4) Faire le bilan : Qu’en pensez-vous maintenant ? Pourriez-vous construire de nouvelles propositions ?

Ce qui distingue un expert d’un novice est la capacité à formuler ses savoirs en réseaux conceptuels hiérarchisés, alors que le novice ne dispose que d’une organisation peu développée  et peu systématisée (Lam, 2011 ; Ambrose et al., 2010). Les deux premières étapes du questionnement (demander et clarifier l’opinion) sont donc très importantes : elles visent à établir un réseau conceptuel mieux organisé (Lam, 2011) – le sujet devient expert de son système de pensées. En outre, les sujets ne sont pas toujours enclins à accepter ce rôle : sur un groupe de 754 participants exposés à un questionnement socratique, 18.3% des participants recherchaient une figure d’autorité, et préféraient un rôle passif (Paraskevas & Wickens 2003). On peut donc s’attendre à ce qu’ils expriment des résistances à adopter ce rôle (par exemple en répondant « je ne sais pas » aux questions de l’intervenant, voire en se mettant en colère). Notons que malgré ces résistances, les sujets préférant un rôle passif peuvent atteindre des résultats positifs si les questions sont maintenues en dépit des résistances du sujet (Paraskevas & Wickens 2003).

Le questionnement socratique par d’un a priori constructiviste sur l’apprentissage : les nouvelles connaissances sont construites depuis le savoir existant du sujet (Bransford et al. 2001). Dans les étapes 3 et 4, le sujet est placé en position d’expertise : il n’est pas là pour apprendre, mais pour se remettre en cause. Cependant, les études d’imagerie cérébrale montrent que pendant l’apprentissage, les experts s’appuient plus sur des traitements sémantiques, alors que les novices utilisent surtout des mécanismes sensoriels ou attentionnels (Nelson et al., 2007). Autrement dit, l’expert tends naturellement à rester sur ses positions, son cerveau le menant vers un processus de résistance basé sur la non-perception des nouvelles informations. Les préjugés du sujet vont donc gêner la remise en cause de schémas cognitifs en déformant l’interprétation des informations que le sujet reçoit (Ambrose, et al., 2010). On observe d’ailleurs chez les individus exposés à des informations qui remettent en cause leurs préjugés que l’information est détectée et traitée comme une erreur plutôt que de remettre en cause les préjugés (Masson, et al. 2012; Dunbar, et al., 2007; Fugelsang and Dunbar, 2005). Les procédés de remise en cause de savoirs acquis nécessitent un effort d’inhibition par le sujet, impliquant particulièrement le cortex cingulaire antérieur (Masson et al., 2012). Si le sujet ne parvient pas à effectuer cet effort, les préjugés et les schémas cognitifs du sujet sont difficiles à remettre en cause (Lam, 2011 ; Dunbar, et al., 2007).  L’objectif du questionnement est donc d’amener le sujet à réorganiser son savoir, tout en favorisant l’émergence de compétences de nouvelles compétences de metacognition (Lam, 2011) : non seulement le sujet corrige ses convictions erronées, mais en plus il apprend à mieux identifier les mécanismes de formation des préjugés pour ne plus en construire.

Notons qu’en combinant le questionnement socratique avec l’encouragement à développer des vertus et à l’amélioration de soi. on peut mettre en place une approche de psychoingénierie : la méthode socratique (Overholser, 2014 ; Overholser, 2010). Nous en parlerons dans un billet ultérieur.

  • Modèle simplifié du discours dans le cadre du dialogue socratique

Le rôle de l’intervenant est d’aider le sujet à prendre de la distance avec ses croyances, ce qui leur permet de sortir du rôle de victime de leur problème pour  adopter un rôle d’observateur neutre (Hofmann & Asmundson, 2007). Pour y parvenir, il doit faire preuve à la fois d’humilité et de confiance en soi, guidés par l’espoir et l’optimisme vis-à-vis du sujet (Newman 2002). Comme nous l’avons vu ci-dessus, il doit en outre maintenir l’alliance thérapeutique en étayant le sujet. Pour ce faire, il doit l’aider à gérer ses affects négatifs pour permettre et faciliter le déploiement des fonctions cognitives dont le sujet a besoin (flexibilité cognitive, mémoire de travail), et encourager un style de raisonnement analytique. Le travail de l’intervenant a donc à la fois lieu sur le plan verbal (procédé de questionnement) et sur le plan para/non-verbal (régulation émotionnelle). Ces deux plans font l’objet de traitement cognitifs bien différenciés entre le lobe temporal antérieur gauche pour les représentations verbales et droit pour les représentations non-verbales (Gainotti, 2015). On observe d’ailleurs que les patients souffrants d’attaques touchant l’hémisphère droit, et pour lesquels le traitement de la communication para/non-verbal est atteint, ont des capacités d’empathie et de théorie de l’esprit significativement perturbées (Yeh & Tsai, 2014). L’aspect para/non-verbal du rôle de l’intervenant est donc crucial, et l’intervenant doit savoir réguler ses émotions pour mieux gérer sa présence à l’autre. La mindfulness est probablement l’une des clefs du maintien de cette aptitude de régulation émotionnelle à visée sociale (Quaglia et al, 2014). On peut résumer le rôle de l’intervenant par le modèle présenté ci-dessous.

analyse socratique

Modèle de l’analyse Socratique. Le discours s’articule dans son contenu autour dune voie verbale (colonne de gauche), et d’une voie para-verbale, et non-verbale (colonnes de droite). Le sujet et l’intervenant sont à la fois conscients des interactions verbales (traité par le lobe temporal antérieur gauche), et des marqueurs para-verbaux et non-verbaux (raité par le lobe temporal antérieur droit) . Le sujet va réagir émotionnellement aux questionnement socratique, qui va déclencher chez lui des résistances. L’intervenant doit réduire ces résistances par un double étayage, à la fois verbal et para/non-verbal. Pour ce faire il doit à la fois suivre un processus de questionnement efficace sur le plan verbal, et réguler ses propres émotions pour maintenir une présence à l’autre encourageante.

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